« C’est que les souvenirs sommeillent des mois et des années en notre for intérieur,
et ils y végètent discrètement jusqu’à ce qu’ils soient rappelés à la surface
par quelque événement mineur et nous frappent d’une singulière cécité face à la vie. »

Chateaubriand, Mémoires d’Outre-tombe

Comment accompagner le regard de celui ou celle qui regarde, sans l’enfermer dans les tournure didactiques de l’explication, sans peser sur lui du poids des mots choisis ? Parler de tout sauf de ça, comme il arrive souvent pour noyer le poisson et ne courir aucun risque ? Traquer l’expérience commune, l’actualité des lieux communs, dissoudre les couleurs dans morale et la bonne conscience, et changer par ce charme très social votre regard en acte charitable ? Je vais raconter plutôt ce que j’ai vu, après trois mois passés à observer peindre Djabril — je vais dire mes étonnements, le travail quotidien, les odeurs et les gestes de la main. Ce sera suffisant ; le reste vous appartient.

Une chose ne manque jamais de me frapper lorsque je me trouve en présence des tableaux : le silence. Les tableaux sont silencieux, les figures sont solitaires : un garçon est assoupi dans une chaise longue ; un autre, assis, semble perdu dans ses pensées ; un autre encore joue aux échecs avec lui-même ; une fille, enfourchant sa bicyclette, s’immobilise un instant pour nous regarder… Passées au tamis de la mémoire, fabriquées sur le modèle du souvenir, les images sont trouées, les motifs à la lisière de disparaître ; au silence répond la trame vide de la toile et, dans l’atelier, l’odeur entêtante de la térébenthine — ce liquide oublieux qui estompe les formes et les couleurs, falsifie les lignes, brise les perspectives, imite les défauts de notre mémoire : le contrechant du pinceau. Une mélancolie particulière — née d’une rencontre paradoxale : la certitude de la perte irrémédiable des instants passés ; l’effort sans cesse reconduit pour les attirer à la surface encore une fois, malgré tout — est évoquée, non seulement dans les regards et dans les corps représentés (ou plutôt, en chemin d’être représentés), mais dans la matière même du tableau, dans l’artifice de sa peinture. Les flux et les reflux de la mémoire, la matérialité composite des souvenirs qu’elle nous fabrique, comment les saisir mieux que dans les jeux de la peinture à l’huile et du pastel, et qui sont la trouvaille et l’originalité de sa main. Le travail des différents glacis — transparence profonde qui fait exister chaque touche du pinceau, chaque couche de peinture — est déjoué rejoué par la superficialité du pastel, tout comme le rêve se transforme dans les tentatives éveillées que nous faisons pour le retenir. Le pastel est à l’image de ces tentatives, à l’image de leur fragilité, de leur insuffisance : instable et volatile ; superficiellement vrai. C’est pourquoi je ne sais jamais, moi, si l’image que je regarde est en train d’apparaître ou de disparaître sous mes yeux ; et cette incertitude est mon plaisir.

Bogdan Kikena

 

Retour en haut